MusiqueLucie n'osa pas bouger. Elle l'observa et fut touchée par le désespoir qui émanait de ses yeux. Ses yeux d'un vert presque cruel. Elle ne pouvait détacher son regard du sien et était fascinée par son visage. Il avait souffert, ses traits en faisaient l'aveu.
Il n'osait pas bouger. La détresse de cette jeune fille lui faisait mal. Il se demandait ce qui avait bien pu la tourmenter ainsi quelques instants plus tôt. Elle paraissait encore une enfant mais de celles qui avaient vécu plus que la majorité des prétendus sages. Qui était-elle ? Il aurait voulu s'en retourner, ne pas s'impliquer, comme on le lui avait appris. Les mots de son père raisonnaient dans sa tête. « Ne souris pas, ne discutes pas. Tu n'y vas pas pour te faire des amis. Tu y vas pour faire régner l'ordre. » Trop tard. Il avait déjà peur pour elle. Elle n'était pas à sa place dans ce monde, une trop grande innocence se dégageait de ses yeux apeurés. Apeurés, et haineux. Il sentit que le lien entre eux était fragile. Il fit un pas vers elle.
« Philipp. » Dit-il.
Elle fut touchée par le son de sa voix. Elle était brisée mais forte, douce mais grave. Dans ce prénom, elle entendait un appel à l'aide.
« Je m'appelle Lucie. » Répondit-elle.
Sa voix apaisa le jeune homme et, paradoxalement, confirma ses peurs. Elle était jeune, trop jeune pour ce monde, pour cette guerre et ces horreurs. Juste pour elle, il aurait souhaité pouvoir arrêter ces massacres. Ou, au moins, l'en protéger. Mais il était impuissant...
Elle voulut s'approcher mais il leva son bras et elle s'arrêta. Il ne devait pas s'impliquer. Il ne devait pas s'impliquer. Mais toute volonté, s'il n'en avait jamais eu, s'était évanouie. Il releva les yeux et les plongea dans ceux de son interlocutrice. Conscient que ce qu'il faisait ne pourrait mener qu'à du malheur, pour elle comme pour lui, il détourna la tête et s'éloigna doucement vers le creux de la forêt.
Une chambre blanche. Un lit au centre. Un couple endormi et enlacé. Son nez à lui enfouit dans ses cheveux à elle. Leurs respirations pour seule musique. Soudain, il ouvrit les yeux, et sourit. Elle sentait bon. Il était heureux. Elle se retourna et lui fit face. Il lui caressa la joue.
« Bonjour.
- Boujour. » Chuchota la jeune femme.
Ils s'embrassèrent tendrement. Ils s'aimaient, simplement, sans artifices.
« Epouses-moi. » Souffle l'homme.
Elle se leva et s'assit sur le lit, l'air triste.
« Arrêtes... On ne peut pas, tu le sais. » Dit-elle, les yeux dans le vague.
Il s'assit à côté d'elle et déposa son visage sur l'épaule de la jeune femme.
« Quand je t'ai demandé de me suivre ici, j'ai promis que je te rendrais heureuse, que je t'épouserais, que je fonderais une famille avec toi. » Murmure-t-il dans le creux de l'oreille de celle qu'il aime.
Silence.
« Louise, peu importe ce que disent les lois, je t'aime. Continua-t-il. Et il y a sûrement beaucoup de choses que je ne pourrais pas t'offrir...Mais faire de toi ma femme n'en fait pas parti. Je sais qu'en ce moment la vie est dure et que tu n'es pas forcément très épanouie. Je sais que tu te sens seule quand je ne suis pas là. Je sais que tu as besoin de moi et que je suis souvent absent mais...
- Je suis enceinte. Coupa-t-elle.
- Quoi ? Demanda-t-il, pas sûr d'avoir bien compris.
Elle se retourna et plongea dans ses yeux.
« Je suis enceinte, Antoine. On va avoir un bébé. » Sourit-elle.
Il lâcha un sourire. Et une larme, par la même occasion.
« Mais...Comment tu le sais? Tu as vu un médecin ?
- Certains symptômes ne trompent pas. » Dit-elle, malicieuse.
Il lui caressa la joue. Encore.
« On va avoir un bébé ? »Elle acquiesça en souriant. Il lui toucha le ventre, émerveillé. Antoine laissa un sourire hébété s'étaler sur son visage. Un enfant...C'était une touche d'espoir. Un petit être et ils pouvaient y croire encore.
« Je l'ai senti ! S'extasia le jeune homme.
- C'est ça...Rigola Louise.
- Je te promets que je l'ai senti. Il a de la force ! Ce sera un garçon.
- Antoine, ce n'est qu'une graine encore!
- Très vigoureuse, cette graine. »Elle rit devant l'air enfantin d'Antoine. Il se leva, déposa un baiser sur ses lèvres.
« Je dois y aller.
- Où ?
- Tu sais bien que...
-"Si je pouvais te le dire, je te le dirais." Récita-t-elle.
Je sais. J'essayais juste, tu ne peux pas m'en vouloir. »Il la regarda tendrement. Il savait qu'il ne mesurait pas bien la chance qu'il avait.
« Je t'aime. »Elle sourit.
« Nous aussi. » Répondit-elle.
Il s'en alla, prit un air hésitant, puis se retourna et revint vers elle, vers eux. Il embrassa le ventre de Louise.
« Au revoir, petite graine.
- Va-t-en ! » Rigola Louise, en le poussant du bout du pied.
Antoine marcha à peine dix minutes avant de se retrouver devant un vieux portail rouillé. Il tourna la poignée et rejoignit une vieille porte en chêne, quelques mètres puis loin. Il la poussa doucement et entra.
« Papa ? » Interrogea-t-il.
Pas de réponse. Il monta à l'étage.
« Papa ?
- Je suis là... » Répondit une voix rauque.
Antoine avança jusque la pièce d'où semblait provenir le murmure. Il passa l'entrebâillement de la porte et aperçut son père, assis sur un fauteuil, le visage entre les mains. Antoine se précipita vers lui.
« Papa! Qu'est-ce qu'il y a ? Il est arrivé quelque chose à Lucie?
- Lucie...Souffla Jean.
- Papa ? »Il le regarda, interrogateur, cherchant à déceler un quelconque indice dans les yeux de son père.
« Elle n'est pas rentrée hier soir. Nous nous sommes disputés, elle est partie, elle n'est pas rentrée. Expliqua Jean.
- Elle est peut-être seulement dans les champs, tu sais qu'elle adore y passer son temps.
- Même si ce n'est que cela Antoine, elle doit faire attention.
-Papa, ne t'inquiètes pas, elle doit sûrement être entrain de tourner en rond, ne sachant pas comment s'excuser. Pourquoi vous êtes-vous disputés ? » Voulut-il savoir.
Jean leva les yeux vers son fils. Il le regarda silencieusement quelques instants.
« Toujours pareil, hein ? Dit Antoine.
- Elle ne veut pas comprendre que nous sommes en guerre ! Elle risque gros.
- Je pense qu'au contraire elle le comprend mieux que beaucoup de gens ici. Elle a perdu sa mère, moi aussi d'ailleurs et elle ...
- Et moi j'ai perdu ma femme ! Coupa Jean avec colère.
Et je n'ai aucunement l'intention de perdre un de mes enfants en plus. Tu sais aussi bien que mois que Lucie est trop fragile. »Antoine n'ajouta rien. La bataille était perdue d'avance. Il savait qu'il ne pourrait rien face à l'inquiétude de son père. Il était effrayé par l'idée que sa s½ur soit résistante, mais il craignait encore plus qu'elle fasse des bêtises si on l'en empêchait.
« Il faut que l'on aille voir Le Chêne aujourd'hui, je te rappelle. » Déclara Antoine après quelques minutes.
Jean se leva tristement.
« Sors les vélos du garage, je te rejoins dans quelques minutes. » Répondit Jean.
Antoine descendit dans la cuisine, prit deux pommes et sortit dans le jardin. Jean, quand à lui se dirigea vers sa chambre. Il s'assit sur son lit et saisit le cadre qui reposait sur sa table de nuit. Il l'observa quelques secondes puis s'attarda sur le visage d'une jeune femme d'une trentaine d'année. Elle tenait dans ses bras un bébé d'à peine quelques mois. Un garçon d'environ six ans s'agrippait à sa robe. La jeune femme riait aux éclats.
Cria une petite voix.
Antoine se mit à courir vers la maison. Jean le suivait. Il entra par la lourde porte de chêne.
S'inquiéta Jean.
En face de lui, sa femme ne savait si elle devait rire ou pleurer.
Jean sourit et embrassa sa femme. Témoin d'un tel bonheur, il ne put s'empêcher d'immortaliser l'instant. Accompagné d'Antoine, il mit en place l'appareil photo.
Jean sourit, posa un baiser sur le visage en noir et blanc d'Ahava et sortit de la pièce.